Notes sur Le Train d’Erlingen de Boualem Sansal.

Editions Gallimard 2018

« Métamorphose », le terme le plus fort du dernier roman de Boualem Sansal n’est pas dans son titre , Le Train d’Erlingen, mais dans son sous-titre :« La métamorphose de Dieu ».
Comment faut-il entendre l’expression ?
À la question posée lors du Festival du Livre de Mouans-Sartoux, Sansal a botté en touche : « en donner une seule explication est bien difficile ! »
La réponse est donc ouverte.
À la première lecture, c’est évidemment la référence explicite à La Métamorphose de Kafka. Mais si Kafka est l’auteur de La Métamorphose, Dieu serait-il aussi l’auteur d’une métamorphose, universelle, celle-là ? Ou bien faut-il entendre la métamorphose que subirait le Dieu unique des grandes religions monothéistes déjà pourvu par elles de trois dénominations successives : Yahvé, Dieu, Allah? Sans parler de tous les noms que les hommes ont pu donner au dieu en chef de leurs différents panthéons !

Laissons donc Dieu provisoirement de côté car la puissance du mot « métamorphose » vient aussi ce qu’il affecte toute l’histoire.

Il est implicite dans le prologue puisqu’Élisabeth Potier, dont le roman raconte les derniers jours, « émerge de son coma avec une autre personnalité ». Et il est présent en miroir – en chiasme diraient les linguistes – dans le titre des deux parties : la réalité de la métamorphose et la métamorphose de la réalité.

Dans la première partie, il commande le récit par lettres que la baronne Ute Von Ebert, une Allemande présidente d’une multinationale du biscuit, fait à sa fille Hannah installée à Londres de ce qui se passe autour d’elle. Des ombres furtives ont progressivement envahi tous les environs de sa petite ville d’Erlingen, bastion de la dynastie Von Ebert, contraignant ceux qui vivent dans ses banlieues à venir se réfugier intra-muros et les voilà tous devenus des mutants :

« je te le dis, un mystère archaïque surgi du néant se répand sur terre et s’emploie à réduire l’espèce humaine en esclavage pour servir autre chose que l’immarcescible vie »

Elle tente d’expliquer cette métamorphose:

« Il semble que la peur, distillée à bonne dose, soit le catalyseur d’une réaction d’un composé complexe de phénomènes qui agissent sur la conscience de l’individu et des masses, sur leur sensibilité émotionnelle et sur leur capacité à rêver pour se projeter dans l’avenir et se construire. Une fois amorcée, la métamorphose ne s’arrête plus, l’homme doit mourir pour que naisse le mutant ».

Et elle conclut :

« Nous sommes devant le plus grand mystère eschatologique de l’histoire humaine, l’homme atteint d’un mal incurable veut cesser d’être un homme attaché à la vie pour devenir un fantôme accroché à la mort. » (p.35-36)

 

Pour éviter d’être contaminée par cette métamorphose, Ute prend immédiatement des mesures énergiques. Puis, par l’intermédiaire de son factotum, Helmut, elle s’enquiert des intentions du Conseil de la Cité dont les membres lui doivent leur élection. Un émissaire mystérieux ayant fait parvenir un texte mal déchiffrable interprété comme « la soumission ou la mort », ils semblent convenir « d’organiser la fuite plutôt que de préparer la défense. La soumission n’est pas écartée. C’est le joker ». Un train viendra sous peu évacuer une partie des habitants. Les autres devront attendre un second convoi. Mais ce train n’arrive toujours pas et l’on apprend que la sélection de ceux qui seront évacués d’Erlingen dans le second convoi se fera par tirage au sort.

Héritière d’émigrants, courageux et travailleurs mais peu respectueux des autochtones, qui ont fait fortune en Amérique et sur les 5 continents, Ute tient à défendre coûte que coûte son domaine. Elle décide de résister :

« je veux continuer à croire que les défenseurs du monde sont ceux qui courent à l’aventure et parient sur l’impossible »(p.117).

À cette fin, elle réactive une cellule dormante d’anciens anarchistes – La Grande Révolution Libertaire Européenne canal historique III- bientôt rejointe par des jeunes révoltés sous le sigle FSE pour Front du Salut d’Erlingen. Au prix de quelques slogans et d’un simulacre d’attentat, ils parviennent à réveiller quelqu’ardeur chez leurs concitoyens qui se contentent de se retourner contre le Conseil de la cité.

 

Mais tout cela est-il réel ? Tout cela qu’Ute raconte dans ses 5 lettres qui ne seront jamais expédiées à sa fille et aussi dans des notes pour le roman qu’Hannah devra écrire si elle vient à mourir et qui s ‘achèvent

sur un problème kafkaïen : « Qui de la question et de la métamorphose vient en premier ? ». Cependant elle donne enfin un nom , « l’islamisme » , à cet

« envahissement d’origine céleste qui court de nos jours et qui a métamorphosé une partie du pays, le gros de la population selon d’autres allégations. L’envahisseur, qui posséderait l’art du caméléon, sait se confondre avec le paysage, mais il sait aussi faire en sorte que le paysage se confonde avec lui, rendant tout repérage impossible. Ainsi de l’islamisme, il provoque une courbure de l’espace-temps, c’est ce phénomène invisible qui nous entraine vers le fond, pas tant ses discours ennuyeux comme la mort »(pp.136-137)

 

Et la dernière question d’Ute, qui reprend un cauchemar raconté dans un chapitre inclassable – elle s’était vue agressée, appelant au secours une certaine Léa et « prisonnière d’un nœud spatio-temporel comme on dit dans la SF»(p.122) –, cette dernière question d‘Ute :

« sous quelle forme sommes-nous vraiment nous-mêmes et qui est ce nous qui se métamorphose à tout bout de champ ? » (p.139)

annonce la deuxième partie « La métamorphose de la réalité »,

avec son adresse en miroir de la première:

« toi qui entres dans ce nouveau livre,

abandonne tout espoir

de reconnaître la réalité de la fantasmagorie ».

 

Et de fait, dans la deuxième partie, Élisabeth Potier, « professeure d’histoire-géographie à la retraite, habitant la Seine-Saint-Denis », violemment agressée par un islamiste à la suite des attentats du Bataclan et des terrasses, a été laissée pour morte sur les rails d’une station de métro. Mais elle est sortie de son coma dédoublée en Ute Von Ebert. Avec ses adjuvants, Maria et Beppe, sa fille Léa l’entretient dans cette fiction et continue de lui écrire 2 lettres après sa mort, en même temps qu’elle engrange des informations qui lui permettront d’écrire le roman de sa mère, si différente de l’Allemande Ute Von Ebert, mais comme elle confrontée à l’insidieuse menace planétaire que constitue l’islamisme.

Et c’est là toute l’habileté du romancier, Boualem Sansal, passé maître dans ce jeu de miroirs , car la composition du Train d’Erlingen tient le lecteur en haleine tout en le perdant entre la fantasmagorie et la réalité, illustrant ainsi la formule d’André Breton dans le Manifeste du Surréalisme: « Ce qu’il y a d’admirable dans le fantastique c’est qu’il n’y a pas de fantastique, il n’y a que le réel »

Alors quid de la métamorphose de Dieu?
Eh bien ! elle trouve une certaine explication proposée par Léa dans cette deuxième partie :

« La nouveauté, me semble-t-il, c’est… la métamorphose de Dieu lui-même ! Dieu n’est plus Dieu, le Dieu de l’univers et des êtres vivants, il est seulement le Dieu des Serviteurs, ses élus, son dessein n’est plus le bonheur de tous sur terre comme dans les cieux mais autre chose. (… ) C’est Dieu qui a changé, d’un claquement de doigts, entraînant dans sa métamorphose celle des Soumis et de leurs suiveurs. » (pp.177-178)
Secrètement effrayée de découvrir que son agresseur était un de ses anciens élèves: « le petit Laziz déguisé en sale islamiste en guerre contre le genre humain » (p.223), Elizabeth Potier a renoncé à le dénoncer. Et la mort l’empêchera de donner suite à sa dernière découverte : un des maux qui pousse vers la fin est « l’islamisme qui attaque l’humanité dans son code génétique » (p. 202), ou selon les mots de Beppe: « cet envahisseur omniprésent invisible et invincible qui serait né d’une mutation surnaturelle comme celle que Monsieur Kafka a racontée dans son livre.(… ) . C’est une chose que nous connaissons, Maria et moi, notre Cité a été envahie par des gens comme ça, des métamorphosés qui sont apparus une nuit et qui avant le matin ont soumis la Cité » (p.224).

Ces métamorphosés que sont les radicalisés et les convertis fascinés par le djihadisme.

Le cousin d’Ute, Karl Ludwig Von Ebert, Léa ou Élisabeth Potier peuvent rêver d’une retraite dans la nature comme celle du Walden de H.D. Thoreau pour échapper à la fois à la « mondialisation matérialiste heureuse » engagée par les grands groupes financiers qui tiennent les ficelles de la globalisation et au projet alternatif d’une « mondialisation à la fois charnelle et mystique » axée sur la soumission à la Oumma universelle qui impose à ses Serviteurs d’exterminer tous les mécréants.

Boualem Sansal, lui, continue de résister à l’appel de « la vie dans les bois ». Il a choisi de rester dans l’action – et l’écriture en est une – pour dénoncer sans relâche cette métamorphose de Dieu, du Dieu unique des Juifs, des Chrétiens et des Musulmans qu’a opérée l’islamisme, et aussi l’inquiétante métamorphose, analogue à celle du personnage de Kafka fondu en un monstrueux insecte, qui a suscité tant de radicalisés ou de convertis endoctrinés par des imams broussailleux et fanatiques, puis sidérés par des images tournant en boucle sur Internet où des sites dédiés continuent à diffuser leurs exhortations à faire la guerre contre le genre humain et à enseigner différentes techniques pour y parvenir.

C’est, sans s’interdire l’indispensable humour – fût-il noir–, le message que fait passer Le Train d’Erlingen en liaison avec l’essai Gouverner au nom d’Allah et le précédent roman 2084, La Fin du Monde destiné à clore cette trilogie.

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